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1 février 2017

Marc Chagall

Une vision du Paradis

L'historienne de l'art Francine-Claire Legrand qualifiait Marc Chagall de seul maître du merveilleux ingénu. La France a émis le 16 janvier 2017 un bloc-feuillet Marc Chagall 1887-1985 de deux timbres-poste, dont Le Paradis de 1961. La notice publiée par La Poste précise : « Les événements vécus et les rêves ont souvent habité l’œuvre de Marc Chagall. Les scènes bibliques constituent également l’un des thèmes chers à l’artiste. Deux d’entre elles illustrent le bloc à travers deux univers caractéristiques de son art : le vitrail et la peinture ». 

La France avait émis auparavant deux timbres-poste Marc Chagall : les Mariés de la Tour Eiffel en 1963 et un vitrail de la cathédrale de Metz en 2002.

Marc Chagall 1887-1985, Le Paradis 1961 (détail).
Une émission de la France le 16 janvier 2017.
Phil@poste.

La Réunion des Musées Nationaux indique que le couple primordial, enlacé à ne faire plus qu'un, avec seulement deux bras et trois jambes s'apprête à partager le fruit défendu, celui de l'arbre de la connaissance du bien et du mal qui fera d'eux les égaux de Dieu.

Adin Steinsaltz, dans Hommes et femmes de la Bible (1990), rappelait qu'Adam et Ève ont été créés en tant qu'unique créature et que les deux moitiés sont sans cesse à la recherche l'une de l'autre. D'où la représentation du couple primordial « enlacé à n'en faire plus qu'un » par Chagall. L'Adam primordial fut représenté (1956) porté par un ange dans La Création de l'homme.
 
Détail de La Création de l'homme,
huile sur toile par Marc Chagall 1956-1958,
une œuvre conservée au Musée National Marc Chagall.

Épreuve de la liberté ou responsabilité divine ?
Ce timbre-poste Le Paradis illustre l'épreuve de la liberté dans le jardin d'Éden où Dieu choisit de placer l'Arbre de vie ou de Connaissance en son milieu. Dieu était conscient, en vertu de l'omniscience divine, de la chute à venir dès la plantation de cet arbre central. Dès l'usage du terreau de plantation.

Le couple primordial n'avait donc ni la liberté de profiter d'un beau jardin dépourvu de cet arbre particulier planté en son milieu ni d'en définir la géométrie. Le Potier ne peut s'en prendre qu'à lui-même si son art imparfait prend pour matière première une glaise médiocre : ceci n'était certainement pas la vision de Chagall nourrie de son enseignement biblique. En France nous restons influencés par un dualisme religieux, parce que notre histoire est marquée par une doctrine cathare, qui rend mieux compte de la question du mal.

Chagall réinterprété
Ève consomme le fruit défendu : que pouvait-elle faire d'autre ? Son mari Adam avait été prévenu par Dieu avant qu'elle ne sorte d'un côté ; elle fut jetée dans ce jardin sans avoir rien demandé. Et après la chute se mettait en route le rouleau compresseur d'une sociépatriarcale incompatible avec une conception de la femme libérée.

Nous dirions aujourd'hui que la transgression d'Adam annonçait la société de consommation et finalement l'accumulation capitalistique. La pauvreté que connut Chagall est oubliée. Les couleurs chez l'artiste sont comme l'attrait des bénéfices commerciaux avec le déversement ininterrompu de profits juteux dans l'ampleur de la création. C'est une deuxième chute : la première hors du Paradis, la seconde dans un matérialisme hédoniste qui achève de couper le lien à Dieu (c'est-à-dire une définition de l'Enfer).

 
Bloc-feuillet Marc Chagall 1887-1985,
une émission de la France le 16 janvier 2017.
Vitrail La Paix : Vitrail de Marc Chagall réalisé en collaboration avec Charles Marq / ADAGP, 
Paris 2017 ; Hervé Lenain / hémis.fr Le Paradis : œuvre de Marc Chagall / ADAGP, Paris 2017; 
akg-images. Mise en page : Valérie Lagarde. Phil@poste.

Le Paradis comme contraction du Divin
Avec la conception d'Isaac Louria le Tsimtsoum est la création par l'auto-contraction de Dieu qui permet au monde d'exister, le Créateur ne pouvait trouver à redire au comportement du couple primordial : l'Éden procédait d'une disjonction voulue par le Divin. La contraction impliquait l'imperfection. 

Tout lieu accessible aux créatures est dès lors situé hors du divin, y compris le Paradis mis en place après la création du ciel et de la terre. Par exemple ce Paradis paraît un territoire dégradé en comparaison du pays du « non-où », lieu d'origine d'hypostases divines pour Sohravardî (XIIe siècle), dans l'Archange empourpré.

L'expulsion du jardin d'Éden décrite par la Genèse serait donc l'indice du regret d'avoir créé le monde, si cette création procède vraiment d'une volonté et non d'un accident cosmique (une collision de branes ou autre). Ce timbre-poste Le Paradis de Chagall nous entraîne assez loin.

Multiplicité
Aujourd'hui l'artiste peindrait non pas un seul couple primordial mais plusieurs dans une multiplicité de paradis, autant que d'univers parallèles où, dans certains, le fruit défendu n'aurait pas été consommé.

Vers une pluralité de paradis ?
Le Paradis, Marc Chagall.
Phil@poste.

Il existerait des mondes sans le péché originel, éloignés de notre sphère de Hubble. Donc avec Ève 2,3,4... et Adam 2,3,4... immortels, c'est-à-dire qui tournent logiquement en rond autour de l'Arbre de la Connaissance 2,3,4... Toutefois je crains qu'ils finissent par chuter aussi, en raison de la loi d'impermanence. La catastrophe se répéterait n fois. Savoir que les couples primordiaux qui n'ont pas encore consommé le fruit défendu sont en nombre infini dans des bulles d'univers inaccessibles est tout de même ici-bas d'un grand réconfort.

PS) Vous pouvez admirer Le Paradis de Chagall avec un regard plus orthodoxe, naturellement. En réexaminant le récit de la Genèse c'est en fait votre rapport personnel à l'univers et à la nature que vous contemplez, au-delà de la fable théologique appertisée. D'une façon plus précise, le récit de la Genèse rapproché de celui du Popul Vuh maya permettrait d'insister sur une pluralité de puissances divines en action.  

Ce rapprochement ajouterait aussi une heuristique évidente en amont de l'acte créateur, pour ne pas dire un « bricolage » primordial, un genre de simulation itérative à l'intérieur du Mur de Planck. Cette hypothèse nous garantirait au moins de pas être insérés nous-mêmes dans une simulation (comme envisagé par le philosophe Nick Bostrom), puisque celle-ci aurait pris fin avec le déploiement des dimensions qui nous sont familières. 

L'existence de ce déploiement dimensionnel (avec nous dedans) ne permet pas de conclure qu'il était un objectif de l'état singulier qui précéda le monde mais cela fait du bien de se représenter un Éden d'amour et d'eau fraîche. Comme le dirait Mr. Bean s'extasiant devant La Mère de Whistler : ça c'est merveilleux !

Voir
Les vitraux de Chagall dans la cathédrale de Metz, le blog de J.-Y. Cordier
Marc Chagall, biographie sur le site du Musée National Marc Chagall (Nice)
Marc Chagall, peintre d'exception, sur Scribium.com de D. Vivodtzev

Ce billet a été complété le 3 février 2017.

Lectures
L'ouvrage de Michel Bounias Si Dieu avait crée le monde (chez Philippe Lebaud, 1990), reprend dans son chapitre Avant qu'il y eût un commencement l'idée de rupture de l'harmonie à partir du Tout, créant une sorte de miroir pour le Divin.

Hommes et femmes de la Bible, Adin Steinsaltz, Présences du judaïsme, Albin Michel, mai 1990. Le chapitre premier est consacré à Ève ou l'autre moitié.

L'Archange empourpré, Sohravardî, récits mystiques traduits du persan par Henry Corbin, Fayard, mai 1993. Un ouvrage pour vous relier à l'univers spirituel iranien. Délicieux car impossible à lire dans les transports en commun.

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